Le Goût du large – Nicolas DELESALLE

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Nicolas Delesalle passe 9 jours à bord d’un porte-conteneurs d’Anvers à Istanbul. 9 jours pendant desquels il apprend à connaître certains membres d’équipage : Ruben, Jojit le cuisinier, Dino le chef de la salle des machines, Angelo le capitaine…

« J’ai demandé au capitaine s’il savait ce que contenaient les 1629 boîtes embarquées à bord. […] Les marins sont uniquement au fait de ce que cachent les conteneurs pleins de produits dangereux. […] À l’embarquement, ils sont disposés vers le centre du cargo et pas au bord, parce que parfois, ça arrive les conteneurs tombent en mer. Tout un chargement de canards en plastique s’est déversé dans l’océan en 1992. La catastrophe a permis aux scientifiques de mieux comprendre les courants marins. Des canards jaunes ont été retrouvés dans l’Atlantique, d’autres ont fini piégés dans la banquise du pôle Nord. » (p. 43)

À bord de ce navire de 275 m de long et 60 000 tonnes, les distances et le temps changent de dimension :

« Le cargo est une règle, un double décimètre qui redonne aux distances leur vraie mesure effacée par les vols en avion. » (p. 189)

« Pendant neuf jours, j’allais devenir un milliardaire du temps, plonger les mains dans des coffres bourrés de secondes, me parer de bijoux ciselés dans des minutes pures, vierges de tout objectif, de toute attente, de toute angoisse. J’allais me gaver d’heures vides, creuses, la grande bouffe, la vacance, entre ciel et mer. » (p. 13)

Le cargo est une toile de fond. Nicolas Delesalle s’en éloigne pour voyager dans les tranches de vie de sa mémoire et ouvrir l’un après l’autre les conteneurs de ses souvenirs. La recherche du meilleur café du monde à Sumatra, un arbre bicentenaire scié dans une forêt au Congo, une partie d’échecs dans un hôtel à Moscou.

« Je me sens proche de ce cargo, je devine qu’il est vivant, à sa manière ; il cache une âme sous cet acier rongé par le sel marin et repeint mille fois. Moi aussi, je suis rongé et repeint mille fois. Et moi aussi, je suis venu avec mes boîtes. Le chargement a duré toute une vie. Je sais pertinemment ce qu’elles contiennent, mais j’ai envie, j’ai besoin de les rouvrir pour partager ce qui s’y trouve. […] Elles sont pleines d’histoires ces foutues boîtes, des tragédies, des secondes, des angoisses, des larmes, des rires ou des rencontres qui m’ont assez marqué pour que ma mémoire les enferme dans de petits conteneurs rangés au fond de mon crâne par des grues, des portiques et des poulies invisibles. » (pp. 17-18)

« Il est toujours plus facile de trouver un joueur d’échecs en Russie que dans un cargo allemand immatriculé au Liberia et habité par un équipage philippin. Ivan vient de pousser son cavalier en g6. Il ne s’est même pas assis sur le siège en cuir disposé en face de moi. Il est reparti aussitôt poursuivre son service au bar de l’hôtel Intourist. Cela fait trois fois de suite qu’Ivan me met échec et mat. Je commence à m’agacer en sirotant ma bière devant la nouvelle partie en cours. […] Au vingt-huitième coup, tandis que je resserre encore mes mains d’assassin sur le coup d’Ivan, je repère une jeune fille blonde aux yeux verts dont je tombe instantanément amoureux. […] Elle a un visage de toundra, un teint de porcelaine, de longs cils qui balayent déjà les toiles d’araignées au fond de mon cœur, elle me sourit et je me retrouve immédiatement propulsé très loin de ma partie d’échecs moscovite, dans les forêts sibériennes, oui nous vivons tous les deux dans une cabane de bois au bord d’un torrent poissonneux […] Elle est en train de parler avec un gros Chinois très souriant. […] Quel connard, ce Chinois. Il pourrait penser à nos trois enfants blonds, à notre tas de bûches, au barbecue qui se prépare, au ciel bleu profond. » (pp. 52 à 57)

On entrevoit les tristes réalités de la guerre dans les zones de conflits que ce grand reporter a couvertes en Afrique (Tunisie, Mali, Sénégal, Côte d’Ivoire…), en Asie et au Moyen-Orient (Afghanistan, frontière turco syrienne). Sa tentative désespérée de sauver Asma et Asmara, deux jumeaux au Niger promis à une mort certaine, cette jambe sur un trottoir à Jérusalem lors de son premier vrai reportage.
À mesure que le MSC Cordoba avance, le récit se fait de plus en plus brut et brutal. Les bombardements, les camps de réfugiés, les fusils d’assaut, la peur. La guerre est comme une tempête meurtrière en pleine mer, dont la violence n’épargne ni les hommes, ni les âmes.

« J’ai du mal à accepter que le voyage s’achève. Je me suis attaché à ce cargo comme un bigorneau à son rocher. Je n’ai plus envie de quitter cette solitude bleue et l’idée de m’endormir dans un lit qui ne vibre pas me paraît effrayante. Je voudrais faire durer ce plaisir tout neuf comme un gamin cramponné à la nacelle de son manège. » (p. 220)

« Dans mon cargo intérieur, j’ai laissé quelques conteneurs scellés. On ne peut pas tout ouvrir d’un coup, il faut s’économiser, attendre d’autres traversées, d’autres escales. » (p. 309)

› Le Goût du large – Nicolas DELESALLE. Éditions Préludes

Confidences cubaines – Claude MARTHALER

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Claude Marthaler, voyageur d’origine suisse, entreprend de faire le tour complet de Cuba à vélo. Son périple de 4000 kilomètres le mène des ruelles de La Havane aux champs de cannes à sucre et de maïs.

« Voyager à vélo permet de percevoir intimement les terres traversées, d’absorber les petits riens et d’accueillir des confidences sans contrainte ni effraction. De ressentir à pleins poumons les soubresauts du monde, son temps fragile, pour tenter de comprendre la réalité avec instinct et sans complaisance. Je ne connais pas plus honnête qu’une bicyclette pour découvrir un territoire, sillonner cette île entre les lignes de ses paumes ouvertes. » (p. 17)

Le Cuba que présente Claude Marthaler est un Cuba authentique, loin de l’image de carte postale touristique. On y découvre les conditions de vie des habitants des villes et des villages qu’il traverse, les traces d’un temps révolu.

« Cuba-la-schizophrène a développé à tous les domaines une économie parallèle, souvent invisible aux touristes, qui, à défaut d’être florissante, fonctionne grâce à l’initiative individuelle, au risque de tout perdre en cas de délation. À chaque interdiction, les citoyens contournent la loi et réalisent une version escondida, leur bouée de sauvetage. Pour eux, la révolution ment à longueur d’année. Ils n’en attendent plus rien et improvisent quotidiennement. » (p. 195)

La débrouillardise n’est pas un art de vivre mais une nécessité vitale à Cuba. Chacun gagne son revenu comme il peut, exerce un petit métier pour survivre : ponchero (réparateur de chambre à air), campismo (vendeur de tomate et d’oignons), panadero (boulanger livreur de pain à domicile), vendeur à la criée de barres de mani (cacahuètes) et de glaces…

« Face au monde chronique, tout le monde trafique, bricole de près comme de loin, et tire une grande fierté à trouver une solution pour soi-même et sa famille. On mentionne son ingéniosité à réutiliser, recycler ou réparer le vieux quand le neuf est indisponible ou inaccessible. » (p. 100)

« L’acronyme de n’importe quel modèle de Jeep, Just Enough Essential Parts, pourrait à lui seul résumer le rêve des Cubains : enfin ne plus manquer de l’introuvable essentiel ! » (p. 124)

Au fil de ses étapes et de ses rencontres, Claude Marthaler recueille des instantanés de réalité et les confidences des habitants. Maximo qui a habité en Allemagne ; Félix et sa compagne Francisca qui habitent la pièce d’une finca (une ferme) ; Enrique le passionné de vélo ; Rubèn qui fait du commerce de poissons et de langoustes ; Arnaldo avec qui il partage la route quelque temps ; Margarita qui lui demande de l’épouser ; Jésus qui attend impatiemment le certificat de naissance de sa grand-mère espagnole ; Roby le chasseur de nickel à la centrale nucléaire désaffectée de Jaraguà ou encore Carmelo à 92 ans, le doyen des cyclistes cubains… Par ces témoignages, on ressent clairement la gentillesse, l’hospitali-T. et la joie de vivre à toute épreuve des Cubains.

« Aucun citoyen n’est abandonné, mais au contraire toujours soutenu par un voisin ou un membre de sa famille. La solidarité n’est pas un slogan politique, ni un vilain mot, mais une pratique quotidienne. » (p. 129)

« Je salue la résilience des Cubains qui ont l’attachante capacité de s’endurcir sans jamais se départir de tendresse et d’humour. » (p. 198)

Il partage aussi certaines anecdotes insolites, comme celle du camello, le chameau cubain, ou de Felix qui a construit le plus haut vélo du monde. 
Ses éclairages historiques sont autant de détours utiles à la compréhension de cette île-pays. 
Le régime castriste n’est pas épargné : l’auteur en parle avec la liber-T. de ton, la franchise et le recul du voyageur aguerri.

« Pour un voyageur, le temps et la distance sont comme les deux bords de la route qui se confondraient avec l’infini. En mouvement, c’est l’espace qui donne la mesure de toute chose, la taille véritable d’un être humain. À chaque période d’une vie vagabonde correspond la mémoire d’un lieu et de ses habitants. D’une certaine manière, une belle façon de ne pas perdre de temps est de l’emprunter en voyageant. Peu de choses, comme la route, incarnent cette magnifique illusion d’éternité. » (p.133)

› Confidences cubaines – Claude Marthaler. Éditions Transboreal

Le phare, voyage immobile – Paolo RUMIZ

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Ecrivain italien originaire de Trieste, Paolo Rumiz est un voyageur au long cours. Il a suivi les traces d’Hannibal, traversé les Balkans, longé les frontières de l’Europe sur 7000 kilomètres de l’Océan Arctique à la mer Noire…

Au printemps 2014, il se lance dans une aventure inédite, son premier voyage immobile. Isolé sur une île pas plus grande qu’un pompon, il passe trois semaines dans un phare au milieu de la Méditerranée, avec pour seuls compagnons les gardiens de cette Tour de lumière.

ATLANTIQUE (p.17) – « Le voyage immobile est le plus difficile de tous, parce qu’on n’a pas d’échappatoire, on est seul avec soi-même, en proie aux visions, et il est donc facile, pour ne pas dire naturel, de se laisser aller. Mais enfin, pourquoi diable  suis-je venu ici, dans ce lieu précis, un des lieux les plus compliqués de la Méditerranée, sur un îlot que l’on met deux jours et demi à rallier ? Voilà bien longtemps que je cherchais un tel endroit. »

On explore avec lui cet environnement minuscule. Cette liberté hors du temps, sans aucune connexion avec le monde, lui donne l’impression d’être au centre de l’univers. Loin de tout, il prend conscience du temps qui passe et que la beauté du monde et le déchaînement des éléments rythment les journées.

DÉTACHEMENT (pp. 153 à 155) – « Souvent, à la veille des détachements, le lieu bien-aimé se montre sous son meilleur jour. Et l’île, comme de bien entendu, fait ce soir-là son possible pour me labourer l’âme. Il émane d’elle la beauté languide et le parfum d’une odalisque ottomane. […]
Des navires, au loin, transhument comme des constellations, et pendant ce temps les villages, un à un, allument des petites nébuleuses tremblotantes sur l’archipel et la terre ferme. […]
Les minutes n’en finissent plus et cela ne nuit en rien au bonheur de ce moment, qui est au contraire intensifié par ma perception de l’éphémère. L’horizon céleste tourne en même temps que la lampe du phare. J’entends ses engrenages, son tic-tac. […]
Ce qui m’a par-dessus tout rendu le temps de vivre, c’est le magnifique silence du Web, dont je me suis délecté au cours de ces semaines sans Internet. Mes journées durent deux fois plus longtemps. […]
Je suis redevenu le maître du temps. La comptabilité des choses accomplies et des pensées mûries sous cette lumière tournante me dit que je suis resté sur cette île trois mois plutôt que trois semaines. […]

Mes pensées sont devenues moins complexes, mais plus hermétiques ; elles ont acquis de la force par un effet de soustraction, comme les objets polis par la mer. Et puis d’ailleurs, ce n’est plus moins qui les cherche, les pensées ;  ce sont elle qui viennent me trouver. »

On se surprend à relire plusieurs fois certains passages, juste pour le plaisir des mots. Ce livre est une respiration, une parenthèse détachée du monde réel et du quotidien. Il a été récompensé par le Prix Nicolas Bouvier 2015, qui ‘salue chaque année l’auteur d’un récit, d’un roman, d’un volume de nouvelles dont le style, la forme sont portés par un désir de l’ailleurs, la situation d’une œuvre singulière dans le décor du monde’.

AUBE (p.123) – « Il y a un matin où l’aurore attend, pour paraître, l’extinction du phare. Ce n’est que lorsque le rayon a complété sa dernière révolution qu’elle troue la brume vers l’orient, d’une petite lueur qui ressemble à un œil de chèvre, puis elle se lève avec lenteur, comme une symphonie, saluée par une centaine de goélands. »

› Le phare, voyage immobile – Paolo RUMIZ. Éditions Hoëbeke

La Route du Thé – Julie KLEIN et Philippe DEVOUASSOUX

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Julie Klein et Philippe Devouassoux, 2 jeunes ingénieurs, nous emmènent en immersion sur la mythique Route du Thé et des Chevaux, en empruntant autant que possible les mêmes chemins que les anciens caravaniers avant eux.

PROLOGUE (p. 13) – « Notre projet de voyage OTHER, acronyme de Old Tea and Horse Exchange Road, est né de la volonté d’expérimenter la rude vie des caravaniers, au plus près des étapes et des sentiers historiques, pour appréhender la diversité ethnique, culturelle, linguistique et religieuse des peuples à l’origine de la Chine moderne. Cette route fut en effet indispensable à la création du Céleste Empire : pendant plus de quinze siècles, les caravaniers ont échangé le thé du Yunnan et du Sichuan contre les destriers nécessaires à l’armée chinoise pour ses conquêtes. »

Dans ce livre, écrit à quatre mains deux ans après leur retour et publié en 2015, les 2 marcheurs partagent aussi bien les bons moments, les expériences enrichissantes que les déceptions, les blessures physiques et la succession d’imprévus inhérents à ce type de voyage périlleux.

Le petit bonnet a été marqué par l’hospitali-T. des villageois, qui ne disposent souvent que de peu de moyens, mais n’hésitent pas à inviter les deux étrangers chez eux pour partager un repas et passer la nuit. Le récit est jalonné de ces rencontres et invitations qui donnent au voyage un côté profondément humain.

LES PLANTATIONS DE PU’ERH (p. 141) – « Dans leur démarche d’inviter deux étrangers, nous sentons qu’ils veulent faire profiter leurs pairs de cette présence improbable. Provoquer la rencontre entre des Occidentaux et des gamins du village, leur donner l’opportunité de voir des Européens en vrai et non pas à travers le miroir déformant du petit écran. Cette démarche altruiste nous émeut profondément. Nous la revivrons fréquemment par la suite. C’est la première fois que nous touchons l’un des aspects essentiels de notre voyage : nous sommes malgré nous et du simple fait de notre présence, les représentants d’un monde méconnu, voire menaçant. Cette prise de conscience donne soudain un sens profond et imprévu à notre projet. Nous nous efforçons de véhiculer, tels des messagers, une image de fraternité. »

Julie Klein et Philippe Devouassoux ont fait le choix judicieux de livrer leurs impressions et réflexions en toute franchise. Leur récit est nourri d’informations complémentaires bien documentées, prenant soin d’éviter la description uniquement factuelle et linéaire de leur itinéraire.
Sont ainsi abordés les thèmes du rôle de la femme en Chine, la religion, la politique, les rites et traditions, les 56 ethnies chinoises, les différences d’habitudes et de styles de vie à la fois entre les régions qu’ils traversent et entre la Chine et l’Europe, la culture et la transformation du thé…

LA CUEILLETTE DU THÉ (p. 190) – « La plantation se représente comme une immense forêt composée de petits arbres dépassant rarement 1,50 mètre de haut. Leurs troncs, épais et tortueux, sont le signe d’un âge plus avancé que ne le suggère leur taille. À l’état sauvage, les théiers peuvent atteindre 15 à 20 mètres de haut. Lorsqu’ils sont cultivés, ils sont maintenus à 1,20 mètre environ, par des coupes régulières pour former ce qu’on appelle une ‘table de cueillette’, qui facilite la récolte manuelle et favorise la croissance des bourgeons. La récolte se fait à la main. Les jeunes filles sont les cueilleuses les plus habiles, car, dit-on, leurs mains prélèvent sans abîmer. La collecte ne porte en effet que sur les jeunes pouces, voire uniquement sur les bourgeons pour les thés les plus rares. Sur le mont Mengding, on sent bien que les exploitations sont  familiales. »

On se plonge pas à pas dans ce roman, le temps de finir une théière géante (surtout à la vitesse à laquelle le petit bonnet boit), prêts à repartir avec eux pour de nouvelles aventures sur la route du thé.

ÉPILOGUE (p. 317) – « Les grandes étendues traversées au rythme lent de la marche, qui s’achèvent par une invitation à partager la vie quotidienne d’une famille isolée, sont une telle source de jouvence, que nous avons souhaité poursuivre cette expérience. La marche nous ramène à notre humanité, nous autorise enfin à prendre le temps et à cheminer librement. La simplicité des échanges qu’elle engendre nous ravit, surtout en regard de la complexité des relations tissées dans nos vies urbanisées. Nous avons donc décidé de repartir, à pied, pour une nouvelle migration. »

› La Route du Thé – Julie KLEIN et Philippe DEVOUASSOUX.
Éd. Transboréal

Promesse d’îles – Alain HERVÉ

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Alain HERVÉ nous emmène dans un tour du monde des îles de sa vie : du Mont-Saint-Michel à la Polynésie, en passant par Barrington, la Dominique ou encore les Seychelles et Stromboli.

MANHATTAN, ÉTATS-UNIS 
40° 45’ N • 73° 59’ O   (pp. 109 à 111)
« L’île de Manhattan est plus connue sous le nom de Manhattan tout court. C’est indiscutablement une île entourée par l’Hudson, l’East River et la Harlem River. […]
À l’American Natural History Museum on me fit savoir que l’espèce animale la plus répandue dans l’île était le cancrelat. […]
L’autre espèce qui apprécie bien l’île est le rat. […]
La troisième population animale de l’île […] les Homo habilis sont au nombre d’un million deux cent et quelques mille. Moins qu’on ne l’aurait imaginé, mais ce qui fait quand même une densité de vingt-sept mille au kilomètre carré. Habilis manattanensis a la particularité d’être la première espèce bipède et industrieuse implantée sur l’île. Tout juste débarquée il y a à peine quelques siècles, elle s’est inspirée des techniques termitières pour occuper le terrain en hauteur. »

Il nous entraîne dans un parcours qui a des allures de carte aux multiples trésors, entre petits coins de paradis, endroits méconnus et rêves éveillés.

TETIAROA, POLYNÉSIE FRANÇAISE 
16° S • 149° 30’ O   (p. 218)
« L’île se mesure à l’œil. Elle ne va jamais plus loin que le regard. On devine partout ses bords derrière la cocoteraie. Le lagon est bleu laiteux à souhait. Les farés (cases traditionnelles couvertes de palmes de cocotier) sont distants les uns des autres.
Calme et silencieuse, l’île respire avec le vent dans la cocoteraie, avec la houle du Pacifique qui brise sur la barrière de corail. » 

On se laisse volontiers guider par ce botaniste nésomane – amoureux des îles – qui partage ses souvenirs d’enfance, ses rencontres et ses aventures à la manière d’un Robinson des temps modernes, tout en saupoudrant habillement son récit de quelques précisions historiques.

CHAUSEY, FRANCE
48° 52’ N • 1° 49’ O   (p. 239)
« Les mois de l’été appartiennent à l’enfance. Ils étaient interminables. Ils commençaient avec une odeur de mal de mer, mélangée à l’eau de lavande que ma grand-mère Madeleine me passait sur le nez. Par vent d’ouest, la traversée durait une infernale heure et demie. La terre retrouvée sentait le granit chauffé au soleil. Ne me dites pas que les pierres n’ont pas d’odeur. Et surtout au sortir de la mer.

C’était les grandes vacances dans l’île, dans un archipel d’îles. Longue-Île, où l’on allait en doris, à l’aviron, chercher des œufs de mouette pour en faire des omelettes au goût de varech. Le Grand Romont, où l’on construisait des campements avec des caisses, des bâches goudronnées, des perches de bois flotté, pour être à la fois pirates barbaresques et Robinsons des mers du Sud. »

En quelques phrases, quelques mots bien choisis, on passe d’une île à l’autre. On s’amuse à essayer de discerner les points communs et les singularités entre ces petits mondes. Chaque île-étape est comme une bulle de savon soufflée au gré du vent.

PATMOS, GRÈCE
37° 19’ N • 26° 33’ E   (p. 157)
« On pourrait éviter les îles grecques en été à cause des touristes et du meltem, le vent du nord brûlant qui souffle entre force cinq et sept sans arrêt, à cause de la chaleur. Mais on y va pour cette brise qui traverse les chambres comme un souffle de chaudière et donne à la mer sa couleur indigo, pour la canicule qui vous confit dans une bienheureuse torpeur, dessèche la fibre de vos os, amincit le regard et affute l’âme. Le drapeau grec annonce le voyage bleu pour la mer, blanc pour les aveuglantes maisons chaulées des îles. »

› Promesse d’îles – Alain HERVÉ. Éditions Arthaud

Voyages en train

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J’ai entamé la lecture de ce livre dans un train au départ de Paris. Quoi de plus normal pour un recueil de 16 récits et nouvelles sur le thème du train ?

VOYAGE EN ESPAGNE (1950), Truman Capote (p.13)
« Le train était vieux, assurément. Les sièges s’affaissaient comme les bajoues d’un dogue ; il manquait des vitres et celles qui restaient étaient maintenues par des bandes d’adhésifs ; dans le couloir, un chat vagabondait à l’affût de souris et il n’était pas déraisonnable de présumer que sa requête serait récompensée. »

On se laisse bercer par ces histoires qui filent sur les pages, comme autant de paysages ambulants dévoilés côté fenêtre. Apollinaire, Capote, Colette, Mircea Eliade, Théophile Gauthier, Kipling, Nikolaï Leskov, Jack London, Thomas Mann, Maupassant, Proust, Marcel Schwob et Verne interviennent comme les conducteurs de notre imaginaire.

JOURNAL HIMALAYEN (1929), Mircea Eliade (pp.29-30)
« De Siliguri à Kurseong, la distance est courte, mais le chemin ardu. Le train monte et descend à travers une jungle montagneuse. En quelques heures, nous atteignons cinq mille pieds […]

Incomparable diversité de l’Himalaya… Le tortillard avance en ahanant entre les rochers et la pierraille qui ont déboulé des hauteurs. La ligne serpente péniblement, tantôt au bord d’un gouffre, tantôt dans la pénombre de la forêt, tantôt dans la grisaille des nuages, qui là fument comme un chaudron, pour se disperser ici en un clin d’œil. […]
Le silence est par moments si pur qu’on ne peut s’empêcher de se demander si le train existe vraiment, s’il n’est pas un écho du monde qui nous habite. Il est tellement irréel, ce silence, que le halètement de la machine et le grincement des essieux ne peuvent pas le déchirer. Seuls, les souvenirs et les désirs, et les bouillonnements d’une âme, pourraient épuiser ce miracle qu’est l’Himalaya. »

Avec eux, le train n’est pas seulement moyen de transport mais machine à voyager (d’Espagne aux plaines américaines, en passant par l’Inde, l’Italie ou la Russie), symbole de la révolution industrielle, lieu de rencontres inattendues et scène d’aventures fantastiques…

LE CHEMIN DE FER (1837), Théophile Gautier (pp.243-244)
« Les chemins de fer sont à la mode comme les montagnes russes, les diables, les bilboquets et les montgolfières l’ont été dans leur temps ; les spectateurs et les actionnaires ne rêvent que rails-road, rails way, locomotives Waggory et autres mécaniques plus ou moins ferrugineuses ; selon eux, la face du monde doit être renouvelée par cette précieuse invention […] malheureusement le chemin de fer ne peut être envisagé que comme une curiosité scientifique, une espèce de joujou industriel. »

› Voyages en train. Éditions de l’Herne

Longue Marche vers Samarcande – Bernard OLLIVIER

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Longue Marche vers Samarcande est le deuxième tome (sur trois) du voyage à pied qu’a mené Bernard Ollivier, de la Méditerranée jusqu’en Chine sur la mythique Route de la Soie.

Turquie, Iran, Turkménistan et Ouzbékistan, le récit se construit comme un journal de bord, un carnet de notes prises au fil des étapes.

LE SAVAK (p. 212) – « La route est belle après Sultanabad. J’ai marché une heure lorsque je passe un petit col derrière lequel je découvre une vaste plaine irriguée. À perte de vue se découpent de grands carrés de blé ou de maïs, ponctués çà et là par des rideaux de peupliers. Je suis passé d’un coup du désert au bocage. Voilà des semaines que je n’avais pas vu autant d’arbres. Au nord se dresse la montagne de Kouh e Binaloud. C’est là que se trouvent les mines turquoise de Nichapour. Dans deux jours j’y serais, si tout va bien »

Bernard Ollivier nous embarque dans les aventures, découvertes et scènes de la vie locale qui ont émaillé sa longue marche de 120 jours et 2745 km, accomplie en 2000. Il partage aussi, avec humanité et franchise, ses impressions et réflexions sur les pays qu’il a traversés.

LE DESERT (p. 167) – « À 5 heures du matin, le cuisinier, un petit père barbu sous un bonnet de laine huileux qu’il n’a jamais dû quitter, même pour dormir me réveille en découpant à grands coups de hachoir des poulets sur un billot empesé par des couches de graisse et de sang séché. À cette heure, les cafards vont se coucher en crapahutant à travers la cuisine vers les canalisations derrière lesquelles ils passeront la journée à l’abri de la lumière en attendant, la nuit prochaine, d’aller goûter aux poulets. Compte tenu de ce que je viens de voir, je lui commande des œufs au plat, bien cuits s’il vous plait. »

On prend plaisir à suivre son parcours, ses belles rencontres et ses galères. Une vraie leçon de vie pour l’auteur et le lecteur.

L’ORAGE (p. 29) – « La vie ici est douce pour un marcheur. Je m’attendais à une population crispée sur ses certitudes religieuses, hostile aux étrangers. Je ne cesse de m’étonner de la gentillesse et de l’attention chaleureuse que les habitants rencontrés me témoignent. Comme nous n’avons pas de langue commune, les villageois me saluent au passage d’une courbette ou d’un sourire qu’ils accompagnent d’un geste de la main sur le cœur. Ceux qui viennent me serrer la main l’emprisonnent affectueusement entre leurs paumes. Les enfants m’encerclent, mais ce n’est jamais pour mendier ou réclamer argent ou cadeaux. »

› Longue Marche vers Samarcande – Bernard OLLIVIER. Éditions Libretto

L’Usage du Monde – Nicolas BOUVIER

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L’Usage du Monde est le récit du voyage qu’ont mené l’écrivain suisse, Nicolas Bouvier, et son compagnon de route, le peintre Thierry Vernet au début des années 1950. Un voyage au long cours de plus d’un an et demi, de la Yougoslavie à l’Afghanistan, en passant par la Turquie et la Perse, jusqu’aux portes de l’Inde. En plus d’être un témoin de son époque, L’Usage du Monde invite au rêve et au voyage de l’imagination.

AVANT-PROPOS (p. 10) – « C’est la contemplation silencieuse des atlas à plat-ventre sur le tapis, entre dix et treize ans, qui donne ainsi l’envie de tout planter là. Songez à des régions comme le Banat, la Caspienne, le Cachemire, aux musiques qui y résonnent, aux regards qu’on y croise, aux idées qui nous y attendent… Lorsque le désir résiste aux premières atteintes du bon sens, on lui cherche des raisons. Et on en trouve qui ne valent rien. La vérité c’est qu’on ne sait comment nommer ce qui vous pousse. Quelque chose en vous grandit et détache les amarres, jusqu’au jour où, pas trop sûr de soi, on s’en va pour de bon.
Un voyage se passe de motifs. Il ne tarde pas à prouver qu’il se suffit à lui-même. On croit qu’on va faire un voyage, mais bientôt c’est le voyage qui vous fait, ou vous défait. »

Le récit est illustré de 48 dessins à l’encre de Chine de Thierry Vernet. Le texte et le dessin s’harmonisent, s’équilibrent, se complètent. L’écriture est volontairement précise et efficace : « la phrase doit être usée, comme un vieux vêtement, dont l’étoffe devient si lisse que le corps ne sent plus un seul plis. »

Nicolas Bouvier entraine le lecteur dans son aventure, partageant ses émotions et ses souffrances, ses joies et ses préoccupations.

BAYBURT (p.109) – « Adossé contre une colline, on regarde les étoiles, les mouvements vagues de la terre qui s’en va vers le Caucase, les yeux phosphorescents des renards. Le temps passe […], puis l’aube se lève, s’étend, les cailles et les perdrix s’en mêlent… et on s’empresse de couleur cet instant souverain comme un corps mort au fond de sa mémoire, où on ira le rechercher un jour. On s’étire, on fait quelques pas […], et le mot ‘bonheur’ paraît bien maigre et particulier pour décrire ce qui vous arrive.
Finalement ce qui constitue l’ossature de l’existence ce n’est ni la famille, ni la carrière, ni ce que d’autres diront ou penseront de vous, mais quelques instants de cette nature, soulevés par une lévitation plus sereine encore que celle de l’amour, et que la vie nous distribue avec une parcimonie à la mesure de notre faible cœur. »

› L’Usage du Monde – Nicolas BOUVIER et Thierry VERNET. Éditions Droz

Le New York des Écrivains

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13 écrivains, 13 nouvelles pour autant de styles, d’interprétations et d’angles d’approche. Cette multiplicité créée l’unité de ce recueil à l’image de New York, où l’association des spécificités constitue une mosaïque (plus ou moins) homogène, dont chaque partie est un élément indissociable.

On s’attarde particulièrement sur les nouvelles de François Bégaudeau (A summer night at Gramercy Park, échange savoureux d’anecdotes dont l’une singulière sur les tours jumelles du World Trade Center) et de Vincent Hein (New York-New York, depuis une salle d’anglais du collège-lycée Saint-Pierre-Chanel de Thionville, les rêveries, projections et fantasmes qu’éveillent cette ville, à travers le regard d’un jeune garçon devenu adulte) :

« New York fait partie de ces villes avec lesquelles nous avons une histoire. Moi, mon New York-New York était à Thionville. […] J’ai passé trois ans dans cette classe, les yeux au fond de mon New York. J’allais, je venais, j’y travaillais… J’étais laveur de vitres, ambulancier, policeman, vendeur de hot dogs, de journaux, de bouquets de jasmin ou de crèmes glacées. Je réparais des ascenseurs, je poinçonnais des tickets ou je promenais sur Madison des petits chiens toilettés et bleus pour de vieilles rombières très riches. […] Je connaissais cette ville comme ma poche et je ne m’y perdais que rarement. Certes, il m’arrivait de trébucher sur un verbe irrégulier, un simple past ou un present perfect, mais j’étais fier car je parlais un bel anglais gauchi comme celui qu’on entendait dans le Bronx, le Queens ou du côté de Red Hook. » (New York-New York par Vincent Hein, pp. 162 et 170).

Le New York des écrivains – par 13 écrivains. Éditions Stock

Journal himalayen – Mircea ELIADE

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Une série de notes, certaines écrites sur place, d’autres racontées plus tard, quelques-unes détachées d’un cahier intime. Un récit volontairement fragmentaire, spontané, ni complet, ni systématique. Une plongée, hors du temps, dans l’Inde d’hier et d’aujourd’hui.

SANTINIKETAN (page 103) – « À quelques heures de Calcutta, dans l’ouest du Bengale, se trouve une gare sans importance, Bolpur. Le train pris dans l’après-midi vous y emmène en début de soirée. Le calme des villages indiens ; des rizières à perte de vue, des palmiers au bord de la route, des huttes blotties sous les manguiers. On ne croirait pas, en sortant de la gare qu’à quelques kilomètres de là, au milieu de cette immensité mélancolique, se trouve Santiniketan, l’asile de paix au sein d’un parc sans pareil. »

Chaque chapitre constitue une étape de l’itinéraire de Mircea Eliade en Inde, de 1928 à 1931. D’un ermitage dans l’Himalaya à une chasse au crocodile à Sahibgange, en passant par la Kumbh-Mela à Allahabad, une halte à Darjeeling, Bénarès, et Jaipur, ou un détour par Ceylan :

CEYLAN (page 139) – « Le transocéanique arrive à Colombo peu avant minuit. L’île, cependant, on la sent proche quelques heures plus tôt, quand on est accueilli par le vent chaud et parfumé des plages, une brise qui apporte l’arôme des tiges gonflées de sève, des fleurs inconnues, de toutes les merveilles végétales dont on devine la luxuriance dans l’obscurité de la côte. La mer étincelle bizarrement ici, à proximité de l’île d’émeraude. Le ciel semble plus bas et les étoiles brillent plus vivement dans cet air lourd de senteurs fortes et troublantes. On connaît Ceylan avant d’apercevoir les lumières du port. Les odeurs de la jungle planent au-dessus des eaux à des dizaines de kilomètres des rivages torrides. C’est un parfum qui émeut, qui étourdit, sans que l’on sache à quoi le comparer ni où le chercher, un parfum qui sans cesse vous frappe en plein visage, pareil à un vent brûlant et caressant à la fois. C’est un parfum unique, qui vous poursuivra tout le temps à Ceylan, et plus vous pénétrerez profondément dans la jungle, plus vous le trouverez immaculé et hallucinant. »

› Journal himalayen et Autres voyages – Mircea ELIADE. Éditions de L’Herne

Histoires jamais entendues dans une Maison de Thé au Népal

Histoires jamais entendues dans une Maison de Thé au Népal - P.-O. Bonfillon - T.

« Viens en invité, repars en ami » dit un proverbe népalais.

Plongez dans les maisons de thé népalaises. Ces refuges conviviaux où se rassemblent autour du poêle central, sherpas affutés et étrangers fatigués.

13 nouvelles organisées par couleur, comme autant de drapeaux de prière échappés de la palette d’un peintre. « Rouge », « Bleu nuit », « Verre pomme », « Jaune »…
13 histoires jouent les alpinistes équilibristes entre légende et réalité.

« L’essentiel est toujours là : nos montagnes restent sacrées malgré le bruit du monde. Et seul Bouddha, de son souffle d’or, décide de notre karma ».

Histoires jamais entendues dans une Maison de Thé au Népal – Pierre Olivier BONFILLON. Les Editions du Lamentin

À l’est des nuages, carnets de Chine – Vincent HEIN

Un journal de bord à l’écriture courte et photographique, de Pékin au Tibet en passant par la frontière mongole. Un recueil d’anecdotes, de moments vécus, d’annotations, d’observations et de réflexions. Une transcription cocasse, concrète et humaine de la Chine d’aujourd’hui à travers le regard d’un écrivain attentif aux nuances du paysage, de la rue, aux métamorphoses de la vie et de la relation amoureuse…

« Vous saurez que vous êtes resté en Chine trop longtemps si votre cru préféré est un Wall Cabernet 2000 (mélangé avec du Sprite). »

› À l’est des nuages, carnets de Chine – Vincent HEIN. Éditions Denoël