Le Goût du large – Nicolas DELESALLE

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Nicolas Delesalle passe 9 jours à bord d’un porte-conteneurs d’Anvers à Istanbul. 9 jours pendant desquels il apprend à connaître certains membres d’équipage : Ruben, Jojit le cuisinier, Dino le chef de la salle des machines, Angelo le capitaine…

« J’ai demandé au capitaine s’il savait ce que contenaient les 1629 boîtes embarquées à bord. […] Les marins sont uniquement au fait de ce que cachent les conteneurs pleins de produits dangereux. […] À l’embarquement, ils sont disposés vers le centre du cargo et pas au bord, parce que parfois, ça arrive les conteneurs tombent en mer. Tout un chargement de canards en plastique s’est déversé dans l’océan en 1992. La catastrophe a permis aux scientifiques de mieux comprendre les courants marins. Des canards jaunes ont été retrouvés dans l’Atlantique, d’autres ont fini piégés dans la banquise du pôle Nord. » (p. 43)

À bord de ce navire de 275 m de long et 60 000 tonnes, les distances et le temps changent de dimension :

« Le cargo est une règle, un double décimètre qui redonne aux distances leur vraie mesure effacée par les vols en avion. » (p. 189)

« Pendant neuf jours, j’allais devenir un milliardaire du temps, plonger les mains dans des coffres bourrés de secondes, me parer de bijoux ciselés dans des minutes pures, vierges de tout objectif, de toute attente, de toute angoisse. J’allais me gaver d’heures vides, creuses, la grande bouffe, la vacance, entre ciel et mer. » (p. 13)

Le cargo est une toile de fond. Nicolas Delesalle s’en éloigne pour voyager dans les tranches de vie de sa mémoire et ouvrir l’un après l’autre les conteneurs de ses souvenirs. La recherche du meilleur café du monde à Sumatra, un arbre bicentenaire scié dans une forêt au Congo, une partie d’échecs dans un hôtel à Moscou.

« Je me sens proche de ce cargo, je devine qu’il est vivant, à sa manière ; il cache une âme sous cet acier rongé par le sel marin et repeint mille fois. Moi aussi, je suis rongé et repeint mille fois. Et moi aussi, je suis venu avec mes boîtes. Le chargement a duré toute une vie. Je sais pertinemment ce qu’elles contiennent, mais j’ai envie, j’ai besoin de les rouvrir pour partager ce qui s’y trouve. […] Elles sont pleines d’histoires ces foutues boîtes, des tragédies, des secondes, des angoisses, des larmes, des rires ou des rencontres qui m’ont assez marqué pour que ma mémoire les enferme dans de petits conteneurs rangés au fond de mon crâne par des grues, des portiques et des poulies invisibles. » (pp. 17-18)

« Il est toujours plus facile de trouver un joueur d’échecs en Russie que dans un cargo allemand immatriculé au Liberia et habité par un équipage philippin. Ivan vient de pousser son cavalier en g6. Il ne s’est même pas assis sur le siège en cuir disposé en face de moi. Il est reparti aussitôt poursuivre son service au bar de l’hôtel Intourist. Cela fait trois fois de suite qu’Ivan me met échec et mat. Je commence à m’agacer en sirotant ma bière devant la nouvelle partie en cours. […] Au vingt-huitième coup, tandis que je resserre encore mes mains d’assassin sur le coup d’Ivan, je repère une jeune fille blonde aux yeux verts dont je tombe instantanément amoureux. […] Elle a un visage de toundra, un teint de porcelaine, de longs cils qui balayent déjà les toiles d’araignées au fond de mon cœur, elle me sourit et je me retrouve immédiatement propulsé très loin de ma partie d’échecs moscovite, dans les forêts sibériennes, oui nous vivons tous les deux dans une cabane de bois au bord d’un torrent poissonneux […] Elle est en train de parler avec un gros Chinois très souriant. […] Quel connard, ce Chinois. Il pourrait penser à nos trois enfants blonds, à notre tas de bûches, au barbecue qui se prépare, au ciel bleu profond. » (pp. 52 à 57)

On entrevoit les tristes réalités de la guerre dans les zones de conflits que ce grand reporter a couvertes en Afrique (Tunisie, Mali, Sénégal, Côte d’Ivoire…), en Asie et au Moyen-Orient (Afghanistan, frontière turco syrienne). Sa tentative désespérée de sauver Asma et Asmara, deux jumeaux au Niger promis à une mort certaine, cette jambe sur un trottoir à Jérusalem lors de son premier vrai reportage.
À mesure que le MSC Cordoba avance, le récit se fait de plus en plus brut et brutal. Les bombardements, les camps de réfugiés, les fusils d’assaut, la peur. La guerre est comme une tempête meurtrière en pleine mer, dont la violence n’épargne ni les hommes, ni les âmes.

« J’ai du mal à accepter que le voyage s’achève. Je me suis attaché à ce cargo comme un bigorneau à son rocher. Je n’ai plus envie de quitter cette solitude bleue et l’idée de m’endormir dans un lit qui ne vibre pas me paraît effrayante. Je voudrais faire durer ce plaisir tout neuf comme un gamin cramponné à la nacelle de son manège. » (p. 220)

« Dans mon cargo intérieur, j’ai laissé quelques conteneurs scellés. On ne peut pas tout ouvrir d’un coup, il faut s’économiser, attendre d’autres traversées, d’autres escales. » (p. 309)

› Le Goût du large – Nicolas DELESALLE. Éditions Préludes

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